Décidément, j'aime les catalogues, c'est presque aussi beau qu'un indicateur de chemin de fer, on y voyage. On y prend une vue assez juste de l'humanité, de celle qui pense.

Gaston Gallimard à sa femme, 17 janvier 1916.

Du côté de chez Swann de Marcel Proust

édité par Grasset et relayé par les Éditions de la NRF, 1917.

35-37, rue Madame à Paris,

siège des Éditions de 1912 à 1921. Photo Henri Manuel

Bureau de Gaston et Raymond Gallimard,

début des années 1930. Photo Henri Manuel

1911-1919. Le comptoir d’édition

La proximité entre la revue et la maison d’édition est fructueuse. Le catalogue des Éditions s’enrichit d’auteurs de La NRF (Gide, Claudel, Leger, Fargue, Rivière, Larbaud, Suarès, J. Romains, Bloch…) comme d’écrivains venus directement à elles, à l’image de Drieu la Rochelle ou de l’ami Roger Martin du Gard, l’auteur de Jean Barois, indéfectible trait d’union entre Gide et Gaston Gallimard.

Mais l’un des épisodes les plus mémorables de cette période est le refus de publier la première partie d’À la Recherche du temps perdu de Marcel Proust fin 1912. Jean Schlumberger porte un œil distrait et prévenu sur cette volumineuse copie dont il recommande de ne pas entreprendre la publication : l’auteur est un mondain, gravitant sur une orbite morale, sociale et esthétique qui n’est pas celle de la NRF. Du côté de chez Swann sera publié fin 1913 à compte d’auteur chez Bernard Grasset. On se rend compte dès lors de la gravité de la faute commise ; il faudra l’action conjuguée de Gide, de Jacques Rivière, secrétaire de la revue depuis 1912, et de Gaston Gallimard pour obtenir de Proust qu’il se détache de son premier éditeur afin de poursuivre la publication de La Recherche à la NRF. Imprimé en novembre 1918 par les Éditions de la NRF, À l’ombre des jeunes filles en fleurs reçoit le prix Goncourt 1919...

Même ralentie par les contraintes et circonstances de guerre, l’activité des Éditions se prolonge durant le conflit, Gaston Gallimard s’épargnant une montée au front. C’est ainsi qu’il fait paraître en 1917 La Jeune Parque de Paul Valéry, marquant le grand retour du maître aux « charmes » de la poésie.

1919. Un grand dessein

« Revenant d’Amérique en 1919, j’ai compris qu’il était nécessaire de donner à ma maison une allure commerciale pour pouvoir diffuser les œuvres que j’aimais. Je me suis mis en société pour avoir des capitaux, j’ai développé mes bureaux... J’ai dû signer des contrats avec des écrivains commerciaux... Je dis souvent à mon fils que, si ma vie était à recommencer, [...] j’aurais fait de la plomberie ou de la pharmacie en gros, pour pouvoir n’être l’éditeur que de ce que j’admire. Ce qui paraît de l’extérieur une dispersion n’est qu’une nécessité commerciale et de trésorerie, au bénéfice de ce qui compte. »

Rarement Gaston Gallimard a été aussi précis sur ses intentions que dans ce bilan à mi-siècle qu’il adresse à Paul Claudel en janvier 1946. Durant la guerre, l’éditeur a eu la révélation des affaires, comprenant que le meilleur service qu’il avait à rendre à la littérature était non pas de l’isoler sur un îlot d’excellence, mais de financer le temps incertain de la création et de la reconnaissance des œuvres par une politique éditoriale moins exclusive.

Ce grand dessein est compris dès 1916 par Gide, qui recommande de renommer les Éditions de la NRF, à son nom trop associées, en Librairie Gallimard. Ce qui sera effectif en juin 1919, lorsque Gaston, au terme d’un véritable coup de force, crée ladite société avec son frère Raymond et son ami Maney Couvreux, tout en imposant l’excellent Jacques Rivière à la direction de la revue. Les Éditions prendront leur essor, jouissant bientôt d’une grande autorité littéraire malgré leurs ascendances gidiennes qui les rendent suspectes à la droite de l’échiquier politique. Elles trouveront leur équilibre économique au début des années 1930 en confiant leur diffusion aux Messageries Hachette et en s’engageant, provisoirement, dans la presse populaire et politique avec les hebdomadaires Détective, Voilà et Marianne.

 

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